jeudi 28 septembre 2023
Le spectacle Mains moites est annoncé comme une création de Catherine Gaudet et Brigitte Haentjens permettant à Francis Ducharme, leur collaborateur de longue date, d’incarner le mythe du héros tragique. Quelques semaines avant la première, Francis Ducharme, seul, assure la promotion du spectacle. Il publie de nombreux statuts dans les réseaux sociaux - ce qui n’est pas dans ses habitudes -, et déclare, entre autres, dormir dans la salle de spectacles. Le spectateur reçoit des mains de Francis un programme fait main, dans lequel il assume tous les crédits (musique, lumière, etc.) et déclare inventer Mains moites chaque soir. Dans leur mot, les créatrices affirment avoir laissé toute la place à leur interprète.
Après la fin des représentations et avant de développer davantage sur la démarche de création dans la revue JEU, les trois créateurs s’expriment sur leurs intentions artistiques et leur mise à l’épreuve pendant les représentations :
Nous avons commencé le travail autour de Mains moites pendant la pandémie. Nous désirions dès le départ œuvrer autour de certains thèmes, dont celui de l’aliénation et de l’asservissement, de l’héroïsme et de la médiocrité. Nous voulions aussi jouer sur la frontière qui sépare la fiction du réel, la représentation de la vie normale, la scène de la salle. Nous nous sommes interrogés sur nos démarches artistiques, leur expression et leur promotion et sur le regard que posent les médias, nos milieux, le public et nous-mêmes sur l’art. Nous avons remis en question notre pratique, nos façons de faire.
Un dispositif jouant sur la frontière entre fiction et réalité
Nous avons imaginé que l’interprète de Mains moites joue un personnage - acteur, danseur, artiste -, un Narcisse qui devrait se noyer dans la flaque de la façon la plus crédible possible. Francis Ducharme joue un faux Francis, un Francis fictif qui s’exhibe sur les réseaux sociaux avant, pendant et après les représentations. Nous avons engagé Gabriel-Antoine Roy, comédien et vidéaste, pour jouer le rôle d’un documentariste, filmer chaque représentation et accompagner Francis à l’extérieur.
Ordinairement, le public vient au spectacle pour rencontrer, en toute conscience, l’illusion. Il accepte la convention du pour de faux. Que se passe-t-il si ce qu’il croit voir est un faux pour de vrai?
Dans une tentative de générer, chez le spectateur, davantage d’empathie, de gêne, de compassion, de fascination, de honte même pour ce personnage à mi-chemin entre la mégalomanie et l’anxiété, entre le fulgurant et le pathétique ; dans une tentative de conjuguer résolument ce héros tragique au présent, nous avons cru bon que la ligne entre la fiction et le monde réel se brouille autant que possible. Pour que notre regard sur ce Narcisse des temps modernes ne soit pas univoque ou moralisateur ; pour entretenir une ambiguïté qui, dans le geste artistique, nous est si chère, il nous fallait imaginer un dispositif où notre héros se tiendrait dans une posture à la fois admirable par son risque, sa mise à nu et sa vulnérabilité, et lamentable par l’échec de sa performance et les excès de son ego, de son assurance et de son arrogance.
Quand le public assiste au spectacle Mains moites, il se voit, se mire, observe et est observé. Il croit peut-être voir un créateur qui écrit au fur et à mesure la représentation et c’est en partie vrai puisque souvent, le public improvise, intervient et se mêle au jeu, transformant la partition, infléchissant son cours. L’œuvre que le Francis fictif essaie de mettre en forme est insaisissable. Elle glisse autant des mains du personnage que du regard du public. Francis fictif essaie de faire désespérément apparaître l’invisible.
Qu’est-ce qui est vrai? Qu’est-ce qui est réel? Le public se prend-il au jeu de la vérité? Le miroir tendu aux spectateurs est-il sans tain? Avons-nous réussi à créer le trouble? Avons-nous tendu pour nous-mêmes un piège dans lequel nous nous serions noyés?
Avec le public, nous découvrons la réalité du spectacle et son mirage et nous continuons à nous interroger, jusqu’au vertige.
Les représentations de Mains moites sont maintenant terminées. Francis sort de son personnage. À plus tard, pour d’autres aventures de ce Francis fictif.
— Brigitte Haentjens, Francis Ducharme, Catherine Gaudet.
PS : merci à l’Agora de la danse de nous avoir appuyés dans cette aventure.
CRÉDITS
Photo © Angelo Barsetti
Interprète: Francis Ducharme